LES TRAVERSÉES

Benoît Billotte en compagnie de Lena Amuat et Zoë Meyer, Julien Discrit, Ellie Ga, Harold Guerin, Luc Mattenberger, Bettina Samson, Marion Tampon-Lajarriette
10.10.2015 to 20.12.2015

Après le bain iconographe, la Villa du Parc déplace un peu le curseur, cette fois-ci vers la « fiction », en mettant à l’honneur des artistes qui travaillent à partir de sources documentaires, les interprètent sous un angle nouveau et les insérent dans des récits parallèles. Certaines disciplines, comme l’histoire ou la science, produisent nombre d’hypothèses à partir de l’analyse de données matérielles. Tributaires de l’état technologique mais aussi idéologique de leur époque, ces théories évoluent et s’étoffent dans le temps, certaines deviennent dominantes et ouvrent à des développements scientifiques décisifs (la révolution copernicienne, la théorie de la relativité etc.), tandis que les précédentes alimentent plutôt une histoire de la connaissance faite de tâtonnements, d’erreurs et de croyances. Dans la science-fiction, littéraire et cinématographique, les faits et théories de notre environnement présent  - quel que soit leur degré de crédibilité - donnent lieu à des projections, souvent globales, dans le futur. Les artistes contemporains se saisissent aussi de ces objets et informations disponibles, mais les regardent différemment, se focalisant plutôt sur des détails et des fragments. Par les moyens propres aux arts visuels –dessin, collage, vidéo, sculpture etc.- ils donnent une nouvelle destination à des choses (objets, documents, images) déjà mobilisés dans un autre champ de savoir.  Ils pistent leur contexte d’apparition et l’histoire de leur découverte, s’arrêtent sur leur étrangeté, imaginent leur obsolescence ou leur force de résistance en empruntant et adaptant à leur projet les outils de l’archéologue et du chercheur.

L’exposition « Les Traversées » s’intéresse au potentiel fictif et à l’imaginaire des dernières terras incognitas – notamment le Grand Nord, la Lune, l’Espace. L’exposition est conçue autour du travail de Benoît Billotte, artiste français installé à Genève, qui s’est entouré de huit autres artistes dont les œuvres dialoguent avec les siennes tout au long du parcours dans la Villa du Parc.

Les territoires lointains et difficilement accessibles sont des espaces propices aux projections scientifiques et littéraires. Ils se prêtent même particulièrement bien au mélange des deux : la difficulté des conditions d’observation engendre de multiples erreurs d’interprétation, chaque découverte engendre son lot d’hypothèse et de fantasmes, toute expédition est un récit d’aventure. Pour appréhender ces contrées, le savant se dote d’outils plus ou moins précis et rationnels. C’est autour de cette culture de l’exploration –ses objets, méthodes, archives – que cette exposition est construite. D’un côté, Benoît Billotte conçoit des œuvres de tous types et dimensions à partir de documents géographiques et architecturaux qu’il soumet à des actualisations formelles : la transposition souvent partielle ou combinée de ces sources modifie significativement leur perception, ainsi que l’attention portée au matériau et à la mise en espace. La cartographie est souvent utilisée car elle propose une représentation du territoire au moyen de données abstraites (réseau de lignes, symboles, noms). Le moindre écart ou décentrement permet de mettre l’accent sur la fragilité de ces normes et de ces repères autant que sur leur importance dans notre manière de nous figurer le monde. La perception des trois pièces géographiques nouvelles que propose Benoît Billotte pour « Les Traversées» oscille entre la reconnaissance d’éléments familiers (tracé des iles,  cratères de la lune, drapeaux-pavillons) et la difficulté à leur assigner une localisation ou même une fonction (les cartes nous perdent plus qu’elles ne renseignent).

Autour, les œuvres choisies et réunies par Benoît Billotte d’artistes français, suisses et internationaux de sa génération, sont autant de prolongements fictionnels et de propositions parallèles pour appréhender et investir ces territoires possibles d’exploration. Luc Mattenberger se met en scène dans des paysages désertiques auxquels il se confronte par un attirail adéquat et des actions répétitives et apparemment sans but. C’est dans le Grand Nord qu’est partie Ellie Ga afin de documenter une expédition scientifique en 2007, pendant laquelle le bateau était pris dans les glaces, rendant la durée du voyage aléatoire et la question de la prédiction obsessionnelle. Bettina Samson aime à regarder et s’emparer d’objets ou de matériaux qui se retrouvent à l’intersection de différents récits et significations. Dans la série de sculptures « L’éclat », l’artiste observe et reproduit des framents d’iridum, un métal quasi absent de la surface de la Terre mais qui permet de pister un certain nombre de catastrophes comme la disparition des dinosaures ou l’impact dramatique d’une météorite dans la taiga sibérienne. A l’inverse, Marion Tampon-Lajariette s’intéresse elle à des artefacts très terrestres, des sculptures anciennes qui photographiées de près et traitées avec des filtres rouge-vert, semblent émerger de la surface lunaire.  Julien Discrit se dote de cartes-mémoires de villes ou il a vécu comme Paris ou Los Angeles au moyen de cartes inspirées de la navigation micronésienne au milieu du Pacifique. Toujours du côté des outils, Harold Guerin exhume des téléobjectifs composés de strates de paysages, comme si l’image captée avait fini par se solidariser à l’appareil. Enfin, Lena Amuat et Zoé Meyer projettent dans l’espace des formes mathématiques incomplètes, qui prennent alors des allures d’objets extra-terrestres, psychédéliques ou mediumniques, une autre approche possible de l’inconnu qui affleure dans de nombreuses pièces présentées.

Curator: 
Benoît Billotte et Garance Chabert
Benoît Billotte, "Apollo Futuro", 2012
Benoît Billotte, "Apollo Futuro", 2012